L’IA au secours de la biodiversité ?

« 30% d’oiseaux en moins en quelques années, 80% d’insectes en moins à l’échelle européenne, le dernier grand mâle rhinocéros blanc du nord de l’Afrique a disparu. Moi ça ne me provoque pas de la peine, pas de la colère, (mais) de la honte, de la honte de savoir que derrière la sixième extinction de la biodiversité, la responsabilité c’est nous. »

Le discours de Nicolas Hulot à l’Assemblée Nationale n’a échappé à personne. Les quatre rapports d’évaluation régionaux du GIEC sur le déclin de la biodiversité à l’occasion de la 6ème session plénière de l’IPBES (Intergovernmental Science-Policy Platform on Biodiversity and Ecosystem Services) en Colombie non plus. Heureusement, « quelques-uns » font de la sauvegarde de la biodiversité un sujet de recherche clef pour l’avenir. Moins heureusement, on s’aperçoit que la biodiversité est le sujet laissé pour compte des politiques et stratégies de développement durable des organisations.

Plusieurs raisons à cela : il n’existe pas de grille de mesure de l’impact (souvent indirect) sur la biodiversité aussi précise et « intuitive » qu’un bilan carbone (jusqu’à peu, avec le début des travaux de la CDC Biodiversité sur le « Global Biodiversity Score ™ » avec le Club B4B+), les impacts sont encore mal connus et encore moins formalisés en un outil de mesure applicable à grande échelle, et les bases de données qui permettraient de s’y pencher sont encore incomplètes et longues à mettre à jour.

Rien de plus normal quand on sait que près de 95% des océans reste inexplorés, que les scientifiques n’ont décrit que 1,5 millions des 10 millions d’espèces vivantes estimées sur Terre, et qu’on n’en sait que très peu sur les interactions entre ces espèces, avec l’homme, et les futurs impacts du changement climatique sur leur évolution. De plus, la composante biodiversité est intimement liée à la qualité de l’air, de l’eau, des sols, à l’artificialisation des sols, aux choix des cultures, à l’éclairage de nos villes, etc. et devrait donc être traitée de façon transverse, comme l’énergie, et non comme un sujet cloisonné.

Ce n’est donc pas par hasard que l’intelligence artificielle trouve sa place dans l’avancée des recherches en cours sur la biodiversité : complexité des modèles, masses de données gigantesques et incomplètes, multiples solutions possibles, … L’intelligence artificielle peut faire gagner du temps aux chercheurs, apporter des réponses dans des analyses de comportements complexes, aider à l’estimation et à la compréhension des phénomènes d’évolution des populations, grâce aux données existantes, à celles issues d’observations collectives et aux autres données (météo, pollution, etc.) à croiser ensemble.

On rencontre par exemple les cas d’iNaturalist et d’eBird, deux applicatifs utilisant les réseaux de neurones pour aider à l’identification et à la classification des espèces indiquées par leurs communautés d’utilisateurs.

http://download.microsoft.com/download/A/1/7/A17BDB92-8719-4EB4-9A87-BADBF2C244F8/AI-for-Earth_Program_Grantee_Map.pdf

Fin 2017, c’était au tour de Microsoft de contribuer à l’usage de l’IA au service de l’environnement, avec une soixantaine de projets financés un peu partout dans le monde, dans le cadre du programme AI for Earth. Parmi ces projets, une vingtaine concernent notamment la biodiversité, depuis la détection d’espèces via des images vidéo, jusqu’à la création de bases de données sur la santé et les registres médicaux de baleines, en passant par des plateformes de gestion pour lutter contre la déforestation ou encore l’élaboration de stratégies de patrouilles anti-braconnage grâce au deep learning.
Malgré les avancées fulgurantes qui seront permises grâce à l’IA, le sujet devra rapidement sortir du cercle de la recherche pour aller plus loin et se traduire en outil exploitables par les organisations privées, publiques ou ONG afin d’orienter les stratégies de sauvegarde de la biodiversité, au risque d’agir trop tard. Nous pouvons espérer des décisions facilitées et plus efficaces basées sur des analyses tangibles de ce qui se passe sur Terre, où, quand et pourquoi, nécessairement accompagnées d’une sensibilisation et d’une éducation au monde du vivant d’une population mondiale qui s’en écarte de plus en plus.

Le bon usage de ce que l’IA peut nous apporter comme information dépendra donc de notre volonté de nous rapprocher de la nature et d’accepter que l’on ne puisse ni comprendre tous les phénomènes qui la composent et la maintiennent, ni les maîtriser dans leur ensemble.