Rencontre avec Henri Verdier, Directeur Interministériel du Numérique

2016-05-11 18.37.39Verteego s’est rendue ce mercredi 11 mai 2016 dans les locaux de Tech in France (ex-AFDEL : Association Française des Editeurs de Logiciels et de Servies Numériques) que nous connaissons bien, pour assister à une rencontre organisée conjointement par Tech in France et le cabinet Samman (son associée-fondatrice éponyme à droite sur la photo), entre l’écosystème du numérique et Henri Verdier, Directeur Interministériel du Numérique et Administrateur Général des Données (à gauche sur la photo).

Notre idée initiale d’aller écouter Henri Verdier s’explique principalement par le fait que la personne derrière le présent post est un lecteur assidu du blog du personnage, selon moi l’un des quelques observateurs français éclairés quant aux grands mouvements tectoniques du numérique. Bref, nous devons donc vous avouer que notre idée initiale n’était pas du tout de bloguer, mais d’une part ce fut fort intéressant comme échange, et donc nous souhaitions vous en partager quelques propos tenus, et d’autre part de nombreux journalistes étaient présents dans la salle, donc sans doute la teneur de l’exposé a-t-elle déjà fuité dans la Presse. Donc plutôt qu’un compte rendu, on va plutôt vous faire part des quelques réflexions qui nous ont marquées.

Henri Verdier est le DSI « groupe » de l’Etat : il pilote 120 informaticiens (sur les 18.000 informaticiens au service de l’Etat au total), et c’est aussi le Monsieur Data de l’administration française (dont la mission inclut Etalab). Henri Verdier a d’abord partagé sa conviction que le numérique transforme le monde et toutes les industries, a rappelé que ses missions s’articulaient autour de trois piliers qui constituèrent le socle de son intervention et des discussions : l’informatique de l’Etat, l’Etat-plateforme, et une meilleure démocratie par le numérique.

Tout d’abord, l’informatique de l’Etat.
Henri Verdier a rappelé le travail d’unification important, car une circulaire datant de l’époque où Edouard Balladur était premier Ministre voulait que chaque Ministère et chaque agence de l’Etat dispose de sa propre informatique. Henri Verdier a ensuite présenté qu’il avait passé du temps à évangéliser le principe d’agilité en interne, pour sortir de la ‘comitologie’ et pour diffuser des pratiques aussi simples qu’un développeur s’intéresse à ses utilisateurs. Ou encore, Henri Verdier travailler à instaurer la culture de l’expérimentation, pour apprendre aux gens à tester pour en avoir le cœur net, plutôt que de faire confiance aux « analystes ». Henri Verdier a également œuvré à créer de nouveaux métiers, par exemple quatre postes de data scientists au sein de son équipe, qui réalisent des analyses et des applications, par exemple pour fournir à Pôle Emploi des listes d’entreprises qui vont probablement recruter prochainement. Henri Verdier a ensuite évoqué les grandes masses monétaires de l’achat public de numérique. Ce qui nous a un tout petit peu gêné, en tant qu’éditeurs de logiciels, dans cette partie de l’exposé, ce sont les volumes budgétaires très faibles de la commande publique. Sur un budget global d’environ 4 milliards d’euros, accordés à l’achat d’applications du marché (environ 200 millions d’euros), contre 1,8 milliards de prestations à façon ou de prestataires, et 2 milliards de masse salariale grosso modo. Cela traduit selon nous un léger syndrome du NIH (Not Invented Here), syndrome français (mais pas seulement) – s’il est utile de rappeler que nous sommes le pays des grandes SSII (Cap Gemini, Atos, OBS, Sopra-Stéria,…) plus que le pays des grands éditeurs de logiciels d’entreprises (seuls Dassault Systèmes a une dimension de leadership mondiale dans sa catégorie du PLM, et peut-être Criteo aussi dans les services aux e-Commerçants) que nous n’arrivons pas bien à faire émerger. On a retrouvé ce NIH avec l’argument avancé pour une préférence pour le modèle Open Source, marqué comme rassurant car permettant un accès aux sources ; alors que tous les éditeurs garantissent des temps d’intervention et de résolution très raisonnables et surtout qui ne coûtent pas de temps ni de ressources humaines aux clients.

Ensuite, l’Etat-plateforme. Henri Verdier est convaincu de la valeur des API, et que l’ « APIfication » des services change l’expérience client. Auparavant, on imposait au client des contraintes applicatives. Aujourd’hui, on se met à disposition de l’imprévu, le client ayant la main à 100% sur ce qu’il souhaite faire et dans quel calendrier. On a énormément apprécié notamment qu’Henri Verdier insiste pour que l’Etat reste dans son rôle de fournisseur de données, par exemple sur la mise à disposition au travers une API des données de géolocalisation des taxis, sans vouloir développer d’application pour laisser au secteur privé l’initiative du business et ne pas s’y substituer. On a aussi a-do-ré l’exposé de la centralisation des documents administratifs : effectivement on ne comprend jamais bien pourquoi, par exemple, Bpifrance, banque publique d’investissement de l’Etat, nous demande régulièrement notre KBIS original (le fameux papier bleu) datant de moins de trois mois, alors que les greffes qui tiennent à jour ce document sont des services de l’Etat. Quand ces services de centralisation de la fourniture des documents administratifs standard seront parachevés, notre anticipation est que la productivité des entreprises et des administrations augmentera suffisamment pour que cela soit visible dans les statistiques !

Enfin, le fait de faire du numérique un levier de meilleur gouvernement, ou plutôt de meilleure démocratie, disons l’Open Gov. Henri Verdier a rappelé sa fierté que la France soit le premier pays, sur suggestion d’un blogger d’ailleurs, à avoir inscrit dans la loi la nécessaire transparence des algorithmes de l’Etat. Par exemple, si un algorithme pointe une personne auprès d’un service de l’Etat, cette personne est en droit de demander l’algorithme qui a conduit à sa nomination auprès desdits services. Henri Verdier a également rappelé que la démocratie participative, ce n’est pas le gouvernement par les citoyens, mais la prise en compte d’avis éclairés des citoyens dans le processus législatif. Et enfin, la très jolie anecdote qui montre que sur ces sujets, nous ne sommes peut-être pas en retard sur ce sujet en France, anecdote selon laquelle les Anglo-Saxons ouvrent de grands yeux quand ils découvrent que depuis 1830, la Cour des Comptes est payée par l’Etat pour critiquer tous nos gouvernements successifs !

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Ce que l’on aime avant tout chez Henri Verdier, c’est son parcours d’entrepreneur dans le numérique, pendant un temps assez loin de l’appareillage institutionnel. Et sa longue présidence du pôle de compétitivité Cap Digital, dont Verteego est membre, aussi, on aime bien : toute ceci fait de lui un fin connaisseur de l’écosystème du numérique français.

Mais si on lui connaissait le rôle de chantre de l’Open Data, on a aussi découvert un grand commis de l’Etat, qui s’interroge en permanence sur le fait que ses actions vont bien dans la direction d’un Etat qui réalise mieux les missions qui lui sont confiées, c’est-à-dire finalement de l’intérêt général. En filigrane, on a senti que deux questions se posaient en permanence chez Henri Verdier : la première, celle des attentes des concitoyens vis-à-vis de l’Etat en matière de services numériques. La seconde, c’est celle des allers-retours mentaux avec le secteur privé : la transformation numérique des entreprises est une source d’inspiration quasi-inépuisable pour quelqu’un dans ses responsabilités. En conclusion, si j’avais un terme à mettre en valeur, ce serait le souci permanent de simplification de l’Etat qui transpire dans les paroles d’Henri Verdier. Et ça, c’est formidable !

Cet exposé nous a donné quelques idées en matière d’amélioration de notre propre fonctionnement : outre le fait d’être confortés dans la direction que nous avons prise depuis dix-huit mois chez Verteego de faire évoluer le reporting, qui regardait le passé, vers son renforcement par des capacités prédictives et prescriptives, qui cherchent à anticiper le futur, nous avons retenu que ce qui rassurait Henri Verdier dans l’open source, c’est qu’il est rassurant de pouvoir avoir accès aux sources. Certes nos codes sources nous sont propriétaires, chez Verteego, ces quelques millions de lignes étant même un actif majeur de l’entreprise, mais pourquoi ne pas imaginer des clauses contractuelles de troubleshooting. Ces clauses activables de manière exceptionnelle permettraient un accès ponctuel et conjoint aux sources, où le client mettrait à disposition le temps de quelques réunions ses experts capables d’aider l’éditeur à résoudre un problème ? Cela serait une clause gagnant-gagnant, si elle est activable sur accord des deux parties pour des problèmes liés au coeur de métier des utilisateurs, si elle aide le client à résoudre son problème et l’éditeur à respecter ses garanties d’intervention et de résolution, et l’éditeur à bénéficier outre de l’expertise de son client, d’une confiance renforcée à l’heure de la contractualisation et tout le long de l’exploitation du service, donc d’une propension plus grande à convaincre à l’heure de l’appel d’offres. Réflexion à mener pour nous ensuite…