L’énergie grise : un levier de création de valeur insuffisamment exploité

Fred Bordage, l’auteur du blog de référence sur le Green IT GreenIT.fr, eut parfaitement raison de rappeler, études sérieuses à l’appui, dans son billet d’humeur intitulé « Les entreprises adeptes du Greenwashing » que la majorité des décideurs en entreprises s’en fiche éperdument de l’environnement.

« Normal » me direz-vous, le variable des salariés, ou encore les budgets, n’intègrent que trop rarement des critères de performance éco-responsable – et puis la génération écolo, celle qui souffrira vraiment des impacts sociétaux du réchauffement climatique et qui par précaution inconsciente force ses parents à trier leurs déchets et à abandonner l’idée de faire vrombir le 4×4 pour aller chercher le pain à 300 mètres, est encore dans les bacs à sable.

Non, pour parler aux décideurs en entreprise, croyez moi sur ce point car c’est mon quotidien, il n’y a qu’une seule méthode valable: celui d’aborder le sujet de l’écologie en entreprise à travers le prisme des monnaies sonnantes et trébuchantes.

Et là encore, toujours Fred Bordage, dans le même billet, nous rappelle que le concept d’énergie grise n’est pas connu des entreprises. Je cite, en prenant la liberté de substituer le terme ‘Green IT’ par ‘Green’: « 72% des entreprises américaines et 68% des entreprises européennes résument encore le Green la réduction de la consommation d’énergie sur la phase d’utilisation, via l’achat de matériels neufs plus économes. Autant dire que des concepts aussi simples que l’énergie grise ne sont toujours pas rentrés dans les mœurs » Pourtant, aborder les choses sous l’angle des économies d’énergie grise s’avère souvent salvateur. Explications.

Tout d’abord, si vous êtes sur ce blog, c’est probablement que vous n’êtes pas sans savoir que chez Verteego, nous développons des applications de gestion de la performance environnementale comme par exemple de traçabilité REACH dans l’industrie et la distribution, ou encore de gestion des émissions de gaz à effet de serre. Page de pub? Que nenni. Le sujet du carbone, ou des gaz à effet de serre (l’un étant l’unité de mesure de l’impact des autres, les 2 termes sont considérés comme synonymes), est encore, en l’absence de fiscalité climatique, assez abstrait pour l’entreprise. Pire: les émissions de gaz à effet de serre…ne se voient pas. Au contraire des particules émises et visibles en sortie de cheminées sur des sites industriels par exemple. Combien de fois ai-je entendu de la part de gens très raisonnables que leur activité étant de type tertiaire, elle ne pollue pas? Or, toute la profession de la gestion du carbone s’accorde pour dire que le véritable enjeu des entreprises se trouve dans l’impact du cœur de leurs activités, le fameux scope 3 GHG accounting – voir pour ce faire notre blog post sur le choix du périmètre de comptabilité carbone. Exemple cinglant, ce rapport édifiant de l’ONG belge Netwerk Vlaanderen sur le rôle des banques (article sur cdurable.info), dont le rôle d’irriguer l’activité économique à travers de financements les place, d’un point de vue de la responsabilité sociétale, dans un rôle d’arbitre. Or, les établissements financiers n’intègrent dans leur immense majorité pas le critère des émissions de gaz à effet de serre (à leurs risques et périls..et donc aux nôtres à l’aune du rôle que l’Etat a pu jouer dans la préservation du système bancaire très récemment).

Plutôt donc que de parler tout de go de réduire leurs émissions de gaz à effet de serre (dans le pays de l’énergie nucléaire, qui représente encore plus de 80% du mix énergétique, le critère a en plus moins de sens qu’en Pologne ou que dans l’état de New York), je préfère dorénavant convaincre mes clients, même si bilan carbone et bilan énergie grise sont identiques (modulo éventuellement l’unité), sur le terrain de la réduction de leurs consommations d’énergie grise. Le terme anglo-saxon d’embodied energy traduit très bien la signification du terme énergie grise: l’énergie grise, c’est la somme de toutes les énergies nécessaires à l’établissement et la poursuite d’une activité tout au long de son cycle de vie. En somme, de la conception au recyclage, en passant par les approvisionnements, la production, la distribution, et cætera, l’énergie grise de votre entreprise, c’est toute l’énergie, chez vous mais aussi chez vos fournisseurs, clients, partenaires, salariés,  nécessaire à sa bonne marche.

Monnaies sonnantes et trébuchantes, et énergies grises, disions-nous. Réduire ses émissions de gaz à effet de serre, c’est réduire ses consommations d’énergie grise. Réduire ses émissions de gaz à effet de serre dans la durée – ce qui suppose la tenue d’une comptabilité carbone et non plus seulement la simple réalisation d’un bilan carbone « état zéro » des émissions – génère mécaniquement, sans nécessairement de linéarité immédiate mais avec la force de l’évidence dès lors que l’engagement est systématisé (intégré dans les systèmes de management) et donc de long terme, une diminution des consommations d’énergie grise de l’entreprise.

Réduire ses émissions de gaz à effet de serre, c’est réduire ses coûts. Et donc c’est augmenter ses marges. Et par conséquent c’est aussi créer de la valeur pour l’entreprise. Valeur qui pourra être distribuée aux parties prenantes de cet effort d’amélioration continue: les actionnaires, fournisseurs, partenaires, clients, salariés, managers, ainsi qu’à la collectivité.

Pour aller plus loin, si le fruit de cet effort, s’il est systématisé, est déjà largement rentable – son levier s’étend à l’avantage dans la performance opérationnelle comparative: quid de l’exposition du P&L de votre pire concurrent à la hausse du prix du baril si vous avez largement réduit votre exposition aux fossiles grâce à la maîtrise de vos flux d’énergie grise? ses coûts dérapent (et pas seulement ses consommations d’énergie, ses coûts d’approvisionnement et de distribution aussi), ses marges se tassent, ses profits s’annulent; pendant que vous consolidez votre position de leader. Mieux: évitez que votre pire concurrent prenne seul le virage de l’économie décarbonée, qui arrive beaucoup plus vite qu’on ne le pense. Piloter son empreinte carbone, c’est prendre une assurance contre certains risques dont celui lié au prix des énergies fossiles qui constituent sans doute une source énergétique significative dans le cycle de vie de vos produits & services.

Nous aborderons dans un article corollaire à venir le sujet de l’augmentation du volume d’activité grâce à la performance gaz à effet de serre ou la maîtrise de l’énergie grise.