Comment la Nouvelle Relation au Travail des Français change nos Villes

Le 23 mars 20165à7CVA, Verteego s’est rendue à la Tour Séquoia de la Défense, où se tenait une conférence du Club Ville Aménagement, une association de maîtres d’ouvrages d’opérations urbaines, autour d’un thème brulant de l’actualité qu’est le travail, et surtout son influence sur la ville. En voici notre compte-rendu.

Le travail change : les méthodes, les rémunérations, la localisation, les relations, l’organisation, etc. sont en pleine évolution, et ont une influence vivement perceptible sur l’aménagement des villes. Comment, dans ce contexte mouvementé, répondre aux besoins actuels des organismes et de leurs salariés, anticiper leurs besoins futurs, tout en réduisant les problèmes historiques de congestion, de déplacements pendulaires et de pollution atmosphérique ?

Vaste question qu’a choisi de traiter Ariella Masboungi, inspectrice générale de l’administration du Développement Durable du Ministère de l’Environnement, de l’Énergie et de la Mer, entourée de deux invités : Bruno Marzloff, sociologue, auteur de l’ouvrage Sans Bureau Fixe, et directeur de Chronos, et Jean-Luc Poidevin, directeur général délégué Ensemblier Urbain et président-directeur général Villes & Projets.

La question du manque de dialogue entre le travail et la ville n’est pas neuve, comme le précise Bruno Marzloff avec une rapide remise en contexte. Depuis 60-70 ans, l’adoption globale de la vision fordiste du travail et son ancrage dans nos sociétés est responsable de la congestion de début et fin de journée, premiers défis de la mobilité d’hier, d’aujourd’hui et de demain. Cet exemple, parmi beaucoup d’autres, montre à quel point le modèle de travail adopté est structurant pour la ville. Il est à noter, d’ailleurs, que les projets de Réinventer Paris incluent tous, d’une manière ou d’une autre, cette problématique du travail, qui est un élément de rationalisation fonctionnelle de la ville. Au-delà de la spatialisation du travail (avec des espaces uni-fonctionnels, comme les quartier dortoirs et les centres d’affaires), c’est une véritable tension qui s’applique à la ville.

Toutefois le travail change, et il change vite. Il devient à la fois plus flexible et plus précaire, sujets au cœur de l’actualité avec la loi El Khomri. Serait-ce la fin du CDI ? La fin du travail sécurisé ? Une chose est sûre : il est de plus en plus rare qu’un individu réalise sa carrière dans une seule et même entreprise : le travail est de plus en plus « volatile ». Le chiffres parlent d’eux-mêmes : avec environ 80%, la majorité est détenue par les CDI, mais parmi les nouveaux emplois créés, ce sont environ 85% de CDD et d’intérim. En parallèle, l’entrepreneuriat et l’ « intrapreneuriat » se développent, représentant 10 à 15% des travailleurs en France. Un début face à nos voisins américains, où ils s’approchent plutôt du tiers.

Dans ce mouvement, la précarité de l’emploi, comme valeur, est revendiquée et fait partie des modes de travail émergents. Il existe, à ce propos, deux types d’individus : ceux qui ont besoin d’aller sur leur lieu de travail pour être productifs et identifiés à l’entreprise, et ceux, dans une génération innovante, à qui ça ne manque pas et qui peuvent travailler depuis n’importe où : chez eux, dans un café, à l’autre bout du monde, ou encore dans des espaces de coworking. L’important, pour eux, est d’avoir accès au wifi gratuitement et en illimité, élément fondamental des espaces de travail spontanés qui ont vu le jour depuis plusieurs années.

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Ainsi, le travail « nomade » se développe, et la ville avec lui. Tout d’abord avec le numérique, catalyseur de cette transformation profonde dans nos façons de travailler, qui passent d’un système hiérarchisé, structuré, rigide et vertical, à un système horizontal de responsabilité partagée et d’autonomie. La communication s’en trouve facilitée via les systèmes pair à pair et les réseaux sociaux. La peur du numérique individualiste qui régnait il y a encore peu de temps laisse place à une intensification des relations et à l’élargissement de la sphère relationnelle. Le numérique ne tue pas les liens, et c’est dans le domaine du travail qu’il a fait ses preuves et que son usage s’est largement répandu et densifié.

Avec les liens, le deuxième élément qui crée du commun et nécessaire au travail nomade sont les lieux. Après un engouement pour le télétravail dans les années 90 qui fut un « fiasco total », on a tous fini par utiliser ce modèle en créant nos propres archipels de travail où le bureau, le café, la maison, les gares et les aéroports sont autant d’îles qui répondent à une problématique bien ancrée de densification des espaces. C’est dans ce contexte que les espaces de coworking et les tiers espaces se démultiplient, avec des initiatives diverses toujours plus ambitieuses, comme WeWork, Bureau à Partager, Blue Office, la Mutinerie, etc. ou encore sous forme d’incubateurs géants avec le projet de la Halle Freyssinet de Xavier Niel.

Qu’en est-il ailleurs dans le monde ? C’est probablement aux États-Unis que ces espaces de coworking sont les plus nombreux et où ils se multiplient le plus vite, même si pour l’instant ils se concentrent dans les grandes métropoles. Les Pays-Bas, étant donné leur grande densité démographique, fait face à une baisse de productivité des entreprises tant les problèmes de mobilité sont importants. C’est pourquoi ils ont joué la carte des Smart Work Centers installés par exemple en périphérie d’Amsterdam, qui porte ses fruits avec une diminution de 20 à 25 % de la congestion en ville.

 *****Verteego - 5 à 7 Club Ville Aménagement

Malgré tout, quelle utopie souhaite-t-on construire ? Les acteurs institutionnels, les acteurs de l’aménagement, de la mobilité, etc. n’ont pas de réponses, et se heurtent à des résistances fortes des formes de travail et de vie dans nos métropoles, où l’attractivité possible de centres éloignés entre en concurrence avec la réalité de la concentration de l’offre de travail centripète et de celle des logements, centrifuge. A l’image de la tentative consistant à desserrer les horaires des emplois pour limiter la congestion et permettre une plus grande flexibilité des emplois du temps qui fut un échec étant donné les contraintes externes comme les horaires d’école, de crèche. En France, c’est surtout un problème culturel qui se pose : contrairement à nos voisins anglais qui contrôle les tâches et les objectifs à réaliser, les DRH français veulent contrôler le temps de travail, constituant une contrainte interne supplémentaire.

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La création de nouveaux espaces semble donc être une première brique dans cette utopie à construire, et Jean-Luc Poidevin affirme, aux vus des discutions précédentes, que le coworking dans Paris est inutile pour ceux qui habitent loin et est donc bien destiné à une clientèle particulière. De plus, ces nouveaux espaces en centre-ville coûtent très cher, reposent le plus souvent sur des subventions et donc sur un modèle fragile de 4-5 ans maximum. C’est pourquoi Blue Office de Nexity, présenté via une petite vidéo pendant la conférence, s’implante exclusivement en périphérie, et a construit un modèle économique pérenne basé sur la flexibilité des espaces aux différents besoins des organisations, entreprises, startup, etc. Les premiers utilisateurs de ces bureaux sont des gens qui ne supportent pas de travailler chez eux et qui recherchent ces sortes de « places publiques », au nombre de 5 à l’heure actuelle, et qui devrait atteindre 20 à 25 d’ici 3-4 ans. L’objectif est maintenant de toucher les grandes entreprises, qui pourraient utiliser ces espaces pour des équipes le temps d’un projet par exemple.

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En conclusion, les initiatives pour répondre aux changements des conditions et des nouveaux modes de travail sont de plus en plus nombreuses et font leurs preuves. Le maître mot reste la flexibilité, élément indispensable pour adapter la ville aux besoins et à la précarité non seulement du travail mais aussi du logement et de la vie familiale. Les aménageurs, urbanistes, promoteurs et acteurs de la ville de demain doivent donc être à l’écoute des nouvelles tendances, des initiatives citoyennes et des projets émergents pour être réactifs et donner les moyens d’accélérer cette dynamique.

Notre interprétation des interventions lors de cette conférence, chez Verteego : cette réunion, dont le déroulé décousu n’a certainement pas manqué d’intérêt, était surtout l’occasion de constater le retard qu’on a pris sur ces sujets d’aménagement des espaces urbains, pas forcément adapté à des modes de travail progressifs et flexibles. A la recherche de solutions toutes faites ou de réponses concrètes, les auditeurs se sont confrontés au flou total qui règne dans leur profession autour de cette problématique. En effet, personne n’est capable de prévoir comment la ville va évoluer avec le travail, de définir un besoin précis et constant, ou de proposer une solution – même utopique – de grande envergure. Les conclusions de la conférence relèvent simplement du bon sens ; ledit bon sens a encore du mal à trouver sa place dans les projets d’aménagement actuels qui doivent répondre à des problématiques aussi vieilles que le fordisme, mais les bonnes pratiques sont les suivantes :

  • jouer sur la diversité des solutions,
  • la flexibilité des espaces, leur multiplicité et leur étalement,
  • être acteur et force de proposition, sans attendre que notre culture d’entreprise change.